Biennale des antiquaires et des joailliers: croquez la pomme!

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Claude et François-Xavier Lalanne « La pomme de Ben », bronze à deux patines, numéroté 2/8, daté 2007. Galerie Xavier Eeckhout, Biennale des Antiquaires 2014


Attention les yeux ! L’amas de pierreries, de diamants, rubis, émeraudes et saphirs vont vous éblouir et vous faire tourner la tête. Hier soir, pour le vernissage de la Biennale, les allées étaient noires de monde et les stands de joailliers ressemblaient au métro à six heures du soir. A une différence : la concentration de jolies femmes, créatures russes grandes et sculpturales, nuées de japonaises et de chinoises au teint porcelaineux parées de leurs plus beaux bijoux. Il est vrai qu’il y a de quoi chavirer devant tant de créations : animaux baroques du chinois Wallace Chan, parure aux camées de Giampiero Bodino, diamants purs aux couleurs subtiles de Graff, créations aériennes à base de cristal de roche de Boucheron, bijoux Art Déco de Siegelson, émeraudes intenses de David Morris… Une débauche minérale qui vous fera tourner la tête. Les prix aussi. Un exemple : des boucles d’oreilles en émeraudes et diamants à 9 millions d’euros, une parure de diamants à 12 millions, un diamant rose en bague d’une limpidité extraordinaire à 7 millions… Et pourtant, malgré ces sommets himalayens, les ventes vont bon train.

Wallace Chan, Hong-Kong, broche « Lueurs d’ondes » 2014 (un diamant jaune de 6,88 crats, diamants jaunes, rubis, saphirs roses, titane) Wallace Chan Biennale des Antiquaires 2014.


Sortant de ces écrins, il fallait se frayer un passage dans les allées pour accéder aux stands des antiquaires et galeries d’art. Les « jeunes et moins jeunes beaux » sanglés dans leurs costumes de marque, les femmes de tous âges, jolies ou moins jolies, vêtues de leurs atours les plus griffés s’agglutinaient aux buffets répartis dans les allées. Bruissement des conversations, bruit régulier des bouchons de champagne, il régnait sous la verrière du Grand Palais une atmosphère fiévreusement mondaine faisant oublier à bien des invités la contemplation des œuvres proposées à la convoitise des acheteurs.

Odilon Redon (1840-1906); « Eve », pastel sur papier vers 1904, galerie Tamenaga, Biennale des Antiquaires 2014


Pourtant des merveilles, il y en a. A commencer cette année par la sculpture. La galerie Gradiva propose ainsi une spectaculaire araignée de Louise Bourgeois qui escalade les murs du stand. La galerie Malaquais, dans une douce atmosphère, expose des œuvres rares : une lavandière de Maillol qui servait de heurtoir de porte dont le galeriste Jean-Baptiste Auffret, fils de sculpteurs, demande 180 000 euros, un torse de femme accroupie de Camille Claudel, pièce unique datée de 1887 (1,8 million d’euros ) ou un ours polaire de Pompon, le premier de cette série célèbre de l’artiste (580 000 euros).

Louise Bourgeois (1911-2010) « Araignée », galerie Gradiva, Biennale des Antiquaires 2014.


Pour s’en tenir à la sculpture animalière, la galerie Eeckhout expose une superbe sélection : un rare hémione, petit cheval sauvage de Rembrandt Bugatti vendu dès le soir de la Biennale, de charmants oiseaux d’Artus ou encore ce merveilleux singe de François-Xavier Lalanne perché sur une grosse pomme dans laquelle on voudrait croquer.

Paire d’encoignures estampillées Delorme, Epoque Louis XV, laque de Coromandel, vernis Martin et bronzes dorés; Galerie Léage, Biennale des Antiquaires 2014


La peinture ancienne n’a jamais été le fort de la Biennale. C’est encore le cas cette année. Les grandes galeries se réservent les plus belles pièces pour la Tefaf ou Paris Tableau. Il y a tout de même de belles choses à voir : Vierges à l’Enfant des galeries Moretti et Sarti, Cranach de la galerie de Jonckheere, délicieux petit portrait d’homme de Corneille de Lyon chez Richard Green ou beau « Saint Jacques le Mineur » de José de Ribera, d’une grande intensité religieuse, chez Ana Chiclana.

Armoire-cabinet mauresque formant secrétaire, signée Daniel Lovati, Milan; 1881. Galerie Didier Aaron, Biennale des Antiquaires 2014.


La peinture moderne et contemporaine est beaucoup mieux représentée. Effet de l’exposition Poliakoff au musée d’art moderne, on trouve au fil des stands de nombreuses œuvres de cet artiste à des prix variables. On tombe sous le charme d’un « Lunaris », subtil portrait de femme de Picabia sur contre-plaqué. On craque sur « la table rose » de Nicolas de Staël et sa merveilleuse lumière vendu dès le premier soir.

Sonia Delaunay (1885-1979), « Rythme coloré » (n°614), 1954-1957, huile sur toile, Galerie Le Minotaure, Biennale des Antiquaires 2014.


A la galerie Boon de Bruxelles, on reste sans voix devant la spiritualité et la poésie d’une œuvre de Fernand Khnopff « Avec Grégoire le Roy. Mon cœur pleure d’autrefois ». La galerie belge en demande environ 350 000 euros, un prix important qui n’a pourtant rien d’excessif pour une telle perfection. Chez Tamenaga, l’œil est totalement concentré sur la contemplation de trois œuvres d’Odilon Redon dont une « Eve », magnifique, hiératique, les yeux à peine ouverts, le sourire esquissé. La galerie en demande 950 000 euros.

Marcel Coard (1889-1974), commode à corpts quadrangulaire en placage d’amarante et incrustation de lapis-lazuli, réalisée vers 1928-1929. Galerie Marcilhac, Biennale des antiquaires 2014.


Il faut également s’attarder chez Zlotowski, un stand aux couleurs pastel qui présente une fort belle sélection d’œuvres de Le Corbusier et Ozenfant. Les prix varient entre 10 000 et 300 000 euros. N’oubliez la galerie Robilant et Voena. On y trouve un superbe ensemble d’œuvres de Lucio Fontana avec des prix variant entre 750 000 euros pour un petit concetto spaziale à 1 600 000 euros pour un grand tableau troué au vert intense. Fontana, que vous retrouverez sur l’espace de la galerie Tornabuoni, grand spécialiste des artistes italiens du XXe siècle et dont les expositions, avenue Matignon, sont toujours d’une richesse extraordinaire.

Edouard Lièvre (1828-1886) Vitrine d’exposition aux dragons, Paris vers 1875. galerie Didier Aaron, Biennale des Antiquaires 2014.


Mais incontestablement la grande spécialité de la Biennale reste le mobilier et les objets d’art. Dès sa création, les antiquaires de la Biennale présentaient les plus belles créations des ébénistes français du XVIIe et du XVIIIe siècle. C’est encore le cas cette année avec les deux plus grands spécialistes en la matière : les galeries Kraemer et François Léage. La première aborde le thème des doublons dans un décor d’emballages. Il s’agit de présenter des meubles qui trouvent leurs jumeaux dans des grands musées. C’est époustouflant. La pièce la plus spectaculaire est sans conteste le régulateur de parquet de Jean-Pierre Latz dont on trouve l’équivalent dans une résidence du roi Frédéric II de Prusse. Quant à la galerie Léage, Guillaume Léage, qui a repris le flambeau de son père, confronte art moderne et mobilier ancien. Dans un décor de boiseries du XVIIIe et de panneaux laqués contemporains, réalisation de la maison Féau, il pose sur une commode en marqueterie un bronze de Pomodoro ou installe un Basquiat non loin d’encoignures en laque de Coromandel. Le pari est réussi à tel point que François Pinault s’est déclaré emballé en découvrant le stand.

Serge Poliakoff (1900-1969), « Composition » 1958, huile sur panneau. Galerie Le Minotaure. Biennale des Antiquaires 2014.


Cette année, et c’était déjà le cas dans la précédente édition, le mobilier XIX e occupe bien des stands. Chez Chadelaud, deux cabinets japonisants aux dragons d’Edouard Lièvre se font presque face. Sur le stand de Didier Aaron, une grande vitrine d’exposition du même Lièvre séduit par la finesse de sa réalisation. Les réalisations de Lièvre qu’il y a encore dix ans ne valaient pas grand-chose s’arrachent désormais à plusieurs centaines de milliers d’euros. Chez Aaron encore, il faut s’arrêter devant un extraordinaire cabinet mauresque de Daniele Lovati, patchwork de marqueterie d’ivoire sur fond d’ébène. Chez Tobogan Antiques, vous verrez une magnifique armoire-buffet de Fourdinois aux incrustations d’émaux.

Vase monumental, vers 1900-1930; grès flammé, attribué à la Manufacture de Pierrefonds, galerie Vauclair. Biennale des Antiquaires 2014.


Quant aux objets XIX et début XXe la galerie Vauclair présente des céramiques incroyables dans une ambiance de « jardin délectable » notamment un immense vase, probablement de Pierrefonds aux coloris bleus dignes des nymphéas de Monet ou un autre, céramique impressionniste « Le lever et le coucher » de la faïencerie Laurin de Bourg-la-Reine. Leurs prix : 65 000 et 58 000 euros.
Au rayon Art Déco, la galerie Vallois tape fort en proposant une reconstitution du cabinet de Jacques Doucet. La pièce la plus belle, encore qu’il soit difficile de choisir tant tout frôle la perfection, pourrait être la table aux chars d’Eileen Gray. Chez Marcelpoil, on découvre un bel ensemble de meubles de Sornay alors que Marcilhac présente du mobilier de divers grands créateurs dont une très belle commode de Marcel Coard en placage d’amarante et incrustations de lapis-lazuli. Une pure merveille d’équilibre au prix de 250 000 euros.

J-E Ruhlmann (1879-1933), commode du rendez-vous des pêcheurs, 1932, pièce unique. galerie Mathivet. Biennale des Antiquaires 2014.


La galerie Mathivet expose un vase monumental et impressionnant (172cm) de Sèvres d’Etienne Hadju et une ravissante commode de Ruhlmann du rendez-vous des pêcheurs, estampillée et datée de 1932. Encore deux galeries à voir absolument : les créations de frêne noir de Wendell Castle chez Carpenters Workshop gallery et la sélection toujours parfaitement équilibrée et originale de Franck Laigneau, grand spécialiste du Jugendstil et des créateurs scandinaves. Il propose notamment les créations anthroposophiques du suisse Günter Oling. Une véritable révélation. Une seule fausse note dans ces merveilles du XXe siècle et du XXIe siècle débutant : le stand du petit nouveau de cette biennale Jean-David Botella. Il est d’une laideur épouvantable. Rien ne va ensemble et on commence franchement à se lasser de ces accumulations de miroirs produits à l’infini par Line Vautrin.

vase « Le levert et le coucher » sur son socle en bois noirci,1875-1880, faïence dite impressionniste, faïencerie Laurin à Bourg-la-Reine. Galerie Vauclair. Biennale des Antiquaires 2014


Passons à l’archéologie en oubliant les arts d’Asie déjà évoqués dans un article précédent avec les bronzes de Gisèle Croës et « la route de la soie » chez Jacques Barrère. Les galeries d’archéologies sont toutes de très haut niveau. Chez Phoenix on retrouve un splendide visage du Fayoum passé récemment à l’hôtel Drouot, un bas-relief perse qui nous transporte à Persépolis, une impressionnante statue égyptienne de couple… Chez Gilgamesh, il faut souligner l’intelligente politique de cette jeune galerie qui expose une foule de petits objets précieux et encore accessibles comme cet ensemble de petits pots à onguents d’époque ptolémaïque affiché 16 000 euros. Mais on trouve chez eux aussi bien de ravissants objets à partir de 2 000 euros qu’une belle tête de femme richement parée création chypriote du VIIe siècle avant J-C influencée par la Phénicie pour 65 000 euros.

Secrétaire en marqueterie de Jean-François Oeben, époque Louis XVI, modèle identique au Louvre. galerie Kraemer. Biennale des Antiquaires 2014.


N’oublions pas non plus la galerie Mermoz spécialisée en art précolombien. Tout y est magnifique, notamment ces masques de pierres figés dans le temps ou cette courge olmèque, aux rondeurs sensuelles, affichée 220 000 euros.
Enfin, un mot des arts d’Afrique et d’Océanie. En raison du Parcours des Mondes qui se tient parallèlement, les grandes galeries sont peu nombreuses. Mais la Biennale a la chance d’y accueillir Didier Claes. Ce galeriste belge est le plus grand connaisseur des arts du Congo. Mais il se passionne également pour toutes les expressions artistiques de l’Afrique. Sa sélection est impressionnante de qualité. Il expose ainsi une grande statue féminine Ngombe, puissante, massive, primitive absolument stupéfiante ainsi qu’une effigie royale du Grassland, une porteuse de corne à libation dont le bois à patine croûteuse apporte une impression d’éternité. De purs chefs d’œuvres dignes du musée du quai Branly !

Vase monumental, musée national de Sèvres, 1967, Etienne Hadju (1097-1996), ancienne collection Lily Safra. Galerie Mathivet. Biennale des Antiquaires 2014.


Alors, n’hésitez-pas. La Biennale vaut le détour. Mais n’y allez-pas en pensant découvrir un décor féérique inspiré des jardins du château de Versailles. Cette installation, pourtant réalisée par Jacques Grange et dont une certaine presse s’est faite l’écho louangeur, est totalement ratée.

Biennale des Antiquaires et la haute joaillerie, du 11 au 21 septembre 2014 au Grand Palais, 75 008 Paris, de 11h à 20h, jusqu’à 23h les 11,16 et 18 septembre. Jusqu’à 19h le 21 septembre. Prix d’entrée 30 euros.

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Robin Massonnaud

Robin Massonnaud, alias Robin des Arts surveille le marché et traque les prix dans les salles de ventes, les salons, les brocantes, pour le plus grand bonheur des chineurs ?

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  • Picasso primitif au musée du quai Branly, formidable exposition ! #parismuseum #parismusees #artinparis #quaibranlymuseum #museeduquaibranly #picasso #pablopicasso #museepicasso #picassomuseum #picassomuseumparis

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