Biennale 2014 des antiquaires et joailliers: bonheurs et humeurs

marche-de-l-art, publié le , mis à jour à

Le lumineux tableau de Nicolas de Staël « La table rose » vendu dès l’ouverture de la Biennale par la galerie Applicat-Prazan.

La Biennale des Antiquaires et de la Haute Joaillerie a fermé ses portes. C’est l’heure du bilan. Avouons-le, il est mitigé.
Commençons par les « bonheurs » de cette 27e édition. La Biennale est une mine d’or au filon jamais asséché. Tous les deux ans, on y voit des merveilles tant les galeristes exposent des pièces magnifiques (voir ma sélection dans mes papiers précédents). Du coup, les ventes sont plutôt bonnes. Pour les joailliers, comme il y a deux ans, c’est le jackpot. Diamants, rubis, émeraudes et saphirs se sont pour beaucoup envolés, malgré des prix stratosphériques, en Extrême-Orient et en Russie rejoignant les écrins déjà bien fournis des élégantes. Pour les antiquaires et galeries, le bilan est moins unanimement glorieux. Seuls ceux présentant des pièces de grande qualité et des stands cohérents s’en tirent bien. Applicat Prazan a immédiatement vendu sa lumineuse « Table rose » de Nicolas de Staël. La galerie Eeckhout a cédé son merveilleux petit cheval sauvage de Bugatti mais aussi sa « Pomme de Ben » des Lalanne partie chez un collectionneur indonésien. Didier Claes a vendu plusieurs pièces majeures et a vu arriver de nouveaux collectionneurs qui, pour la première fois, achetaient de l’Art Premier. Les ventes de mobilier, un secteur fort de la Biennale, ont également bien fonctionné. Et ce pour toutes les époques. En revanche, les pièces moyennes ou moins originales, les tableaux ou sculptures plus « ordinaires » sont restés sur le carreau ce qui reflète la tendance constatée dans les salles de ventes aux enchères. Seuls l’exceptionnel et le rare se vendent bien.

Abordons maintenant les sujets qui fâchent. Malgré un nombre assez limité d’exposants, on s’interroge sur la présence, heureusement restreinte, de certaines galeries. En dehors d’un copinage forcené, d’une cour frénétique et flagorneuse au SNA (syndicat national des antiquaires), on ne voit franchement pas ce qu’elles font sous la verrière du Grand Palais. Je ne vous citerai pas le nom de ces galeristes ne voulant pas me faire empoisonner par une coupe de champagne au prochain vernissage d’un salon. Mais soyons franc : on semble loin de la rigueur des comités de sélection de la Brafa ou de la Tefaf.
Autre sujet d’étonnement : la présence toujours plus importante des joailliers. Ils sont quatorze cette année mais ils occupent les plus grands stands. Le soir du vernissage, leurs espaces étaient noirs de monde, ceux des galeries beaucoup plus accessibles, les invités préférant souvent les petits fours et le champagne. Le dernier jour, les visiteurs faisaient sagement la queue pour accéder aux stands des joailliers alors qu’ils déambulaient sans problème sur ceux des antiquaires. C’est assez révélateur du glissement progressif de cette manifestation qu’on pourrait rebaptiser Biennale de la Haute Joaillerie et des Antiquaires. Entendons-nous, je ne me plains pas de la présence des joailliers car j’adore les belles pierres et l’imagination des créateurs. Mais il faudrait amorcer un rééquilibrage. Il y a deux ans, j’avais de l’espoir. La Biennale s’était ouverte aux plus jeunes professionnels. Les galeries étaient assez inégales mais cette confrontation avec les plus aguerris des antiquaires était stimulante. Malheureusement, cette expérience n’a pas eu de suite.

« La pomme de Ben » de Claude et François-Xavier Lalanne, sculpture merveilleuse vendue par la galerie Eeckhout à un collectionneur indonésien.


Un regret supplémentaire : la Biennale reste une manifestation très française. Sur 84 exposants, 67 sont français. Nombreuses sont les galeries étrangères parmi les plus prestigieuses qui préfèrent d’autres manifestations. Le résultat, c’est que des secteurs entiers de l’art sont peu présents ou totalement absents de la Biennale : la bibliophilie, la Haute Epoque, l’orfèvrerie, la peinture ancienne, les Arts Premiers, la céramique, le dessin ancien, la photographie ancienne… C’est franchement dommage même si cette déperdition de matière peut s’expliquer par les manifestations concurrentes comme le remarquable Parcours des Mondes dans le domaine des Arts Premiers ou Paris Tableau pour la peinture ancienne. Encore que pour cette dernière manifestation, d’existence assez récente, on peut se demander si sa création ne tient pas à l’incapacité de la Biennale à attirer les galeries et les collectionneurs de peinture ancienne !
Nombre d’antiquaires parisiens préfèrent quant à eux organiser de belles expositions dans leurs espaces. On pense aux Kugel, Perrin et Chevalier… Il est vrai que le prix au mètre carré (1 600 euros) d’un stand brut de décoffrage a de quoi refroidir. D’autant plus qu’il faut y ajouter la décoration parfois fort coûteuse, François-Joseph Graf, parmi les plus renommés des architectes d’intérieur, n’hésitant pas pour un espace de 50 m2 à demander plus de 250 000 euros !
Enfin, il faudrait étoffer la Biennale. 84 participants c’est peu. La Tefaf, c’est 275 exposants, la BRAFA, la foire qui monte, c’est 130 galeries, antiquaires et joailliers. Si la Biennale veut garder sa place dans le parcours mondial de l’art, il faudrait augmenter le nombre de participants en prospectant les meilleures galeries étrangères tout en écartant celles qui n’ont rien à faire dans cette manifestation. Car dans une économie mondialisée, l’art l’est également et le nombrilisme à la française a peu d’avenir.
Quant à la gestion de la Biennale, il convient d’en dire un mot. Elle est proprement catastrophique. Certes Christian Deydier a été débarqué peu de temps avant son ouverture. On reproche en effet à ce condottiere réputé arrogant ses dépenses somptuaires et sa gestion pour le moins personnelle de la manifestation. Ses remplaçants n’ont manifestement pas eu le temps de redresser la barre. La campagne de promotion de la Biennale a accentué son image d’élitisme mondain, d’événement people au point d’occulter le fait que nombre de grands collectionneurs sont des gens discrets peu enclins à faire parler d’eux dans les magazines. Etait-il nécessaire de faire le forcing sur la décoration « Versailles » de Jacques Grange, au demeurant fort moche, ou de mettre en avant les « rich and famous » qui ont participé au gala d’ouverture ? Ne fallait-il pas plutôt mettre l’accent sur la qualité exceptionnelle des œuvres présentées ? N’aurait-il pas alors été normal de proposer aux journalistes un vrai dossier de presse documenté et une banque de données photographiques comme on en trouve pour la TEFAF, la FIAC, la BRAFA, Paris Tableau ou le Salon du dessin avec des services de presse efficaces? Manifestement tel n’était pas l’objectif des organisateurs et du calamiteux service de presse. En dehors de savoir si lors du dîner de gala, il fallait placer la princesse de Trucmuche à côté de l’émir de Machinchose ou du capitaine d’industrie russe Durand(ov)-Dupont(ov), inutile de les interroger ! A toute demande, Samson-Babando Communication répondait par un silence radio assourdissant. Heureusement, la quasi-totalité des exposants en avait conscience et proposait avec l’aide d’attachées de presse professionnelles des dossiers et des visuels de qualité.
En fait, la Biennale est comparable à une Ferrari qui reste au garage. La carrosserie est magnifique, rutilante, le moteur puissant et plein de promesse. Malheureusement le chauffeur de cette belle mécanique n’a jamais tenu un volant de sa vie. Quant au copilote, il ne sait pas lire une carte ni même brancher un GPS. Dramatique ! Il n’y a plus qu’à espérer que d’ici deux ans la Biennale trouvera son Martin Béthenod et sa Jennifer Flay, personnalités brillantes et charismatiques à l’origine du renouveau flamboyant de la FIAC.

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7 commentaires

Ricardo Chaves Fernandes

Merci pour cette analyse tellement correcte et que nous invite à réfléchir…
Bravo!


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AB

A force d’erreurs franco françaises et parisianismes mme le luxe ns échappera


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mystère

très belle analyse monsieur Robin des arts, vous savez mettre les points sur les i. A regarder la page facebook de la biennale, il n’y en avait que pour les soirées à Versailles du lundi et de Paris du mardi. Rien d’autres qu’un catalogue photographique de belles fatales; Et pour la décoration, la fontaine à l’entrée ressemblait plutôt à une mare


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    Avatar de RENAUDINEAU

    RENAUDINEAU

    *** pour avoir visité la biennale le dimanche ( jour de fermeture ) je n’ai pu me rendre compte
    du décor dans son ensemble ….. en effet le fameux bassin ( mare aux canards ) ainsi que les 300 topiaires ( dixit Jacques Grange ) s’étaient évaporés !!!!!!!
    *** par contre le prix d’entrée … toujours 30 euros !!!!!


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Avatar de mystère

mystère

la mare à l’entrée de la biennale, avec des vaporisateurs diffusant un parfum ??? restera un grand moment de cette scénographie. Karl L, il faudrait que vous reveniez dans deux ans…


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RENAUDINEAU

En effet tout était bien triste au niveau de la déco !!!!!
Quelle platitude !!!!!!
Ou sont les L.Pizzi,K. Lagerfeld ????
A suivre dans 2 ans !!!!!


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Mystère

Dommage pour vous monsieur Robin des arts de ne plus boire du champagne.
La mise en espace de Karl L était nettement meilleure que celle avec une fontaine ridicule à l’entrée.
Les topiaires étaient très beaux.
Jennifer Flay conseillère de la prochaine biennale ? chiche!


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