Fiac 2016: l’exceptionnelle exposition Zoran Music

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Zoran Music La Poltrona grigia, 1998.

Zoran Music
La Poltrona grigia, 1998.

C’est aujourd’hui que la FIAC s’ouvre au grand public moyennant un prix d’entrée prohibitif de 35 euros. Que dire de cette nouvelle édition inaugurée hier par un vernissage très parisien mélangeant personnalités diverses et variées, excentriques aux looks patiemment élaborés, jolies filles aux tenues griffées et beaux gosses savamment décoiffés mais à la barbe parfaitement calibrée ?
Comme l’an dernier il y a de tout : des œuvres magnifiques de grands artistes, de belles découvertes, des créateurs inventifs, d’autres peu inspirés, des peintres franchement médiocres et de jeunes candidats à la renommée en manque manifeste d’inspiration et d’originalité. Quant aux prix c’est le grand écart entre les pièces majeures proposées à plusieurs millions d’euros et de petits chefs-d’œuvre accessibles pour moins de 10 000 euros.
Cette année je ne vous donnerai pas mes coups de cœurs. Vous pouvez les découvrir sur mon compte Instagram. Je préfère me concentrer sur un seul artiste, exposé par une seule galerie.
Cette galerie, c’est Applicat-Prazan, qui chaque année a l’intelligence et le courage de présenter un « solo show ». En 2015 c’était Maurice Estève, il y a deux ans Georges Mathieu.

Zoran Music Nous ne sommes pas les derniers,1970.

Zoran Music
Nous ne sommes pas les derniers, 1970.

Cette année, la galerie expose 17 oeuvres de Zoran Music (1909-2005). Plutôt que de donner à voir sa création tout au long de sa longue existence, la galerie se concentre sur deux thèmes, deux séries : ses tableaux réalisés dans les années 90 qui ont tous pour sujets le portrait et la vieillesse et ceux créés dans les années 70 qui abordent le thème de l’holocauste. Vous n’y verrez donc pas ses petits chevaux vous transportant dans les lointaines plaines de Mongolie ou dans le delta du Po. Pas plus que ses vues de Venise, ses paysages siennois ou ses intérieurs de cathédrales.

Il faut un sacré courage pour une galerie participant à une foire marchande pour présenter des œuvres d’une telle ampleur mais qui sont loin d’être faciles à vendre.

Résistant, déporté à Dachau en 1944, Zoran Music côtoie l’horreur et vit l’enfer au quotidien : scènes de pendaison, empilement de cadavres décharnés, fours crématoires crachant leurs fumées mortifères, silhouettes fantomatiques… Dans cet d’environnement d’apocalypse, il parvient à se procurer du matériel de dessin et esquisse l’indescriptible, l’inexprimable. L’artiste pourtant arrive à décrire l’épouvante : « Le soir, ceux qui mouraient, ainsi que ceux que l’on croyait morts, étaient empilés comme les branches de bois formant un bûcher… J’étais comme aveuglé par la grandeur hallucinante de ces champs de cadavre. De loin, ils m’apparaissaient comme des plaques de neige blanche, des reflets d’argent sur les montagnes ou encore pareils à tout un vol de mouettes blanches posées sur la lagune face au fond noir de la tempête au large. Quelle tragique élégance dans ces corps fragiles. Des détails si précis ; ces mains, ces doigts si minces, les pieds, les bouches entrouvertes dans la tentative extrême de happer encore un peu d’air. Et les os recouverts d’une peau blanche, à peine un peu bleuie. Et la hantise de ne point trahir ces formes amoindries, de parvenir à les restituer aussi précieuses que je les voyais, réduites à l’essentiel. »

Zoran Music Double portrait et autoportrait,1990.

Zoran Music
Double portrait et autoportrait, 1990.

Après la guerre, l’artiste retourne à Venise et oublie. C’est seulement au début des années 70 qu’il débute le cycle « Nous ne sommes pas les derniers ». L’artiste s’interroge sur cette période d’internement. Il se demande : qu’est-il arrivé ? Qu’est-ce qui m’est arrivé ?
Ses toiles s’apparentent à ces danses macabres qu’on contemplait dans les églises au Moyen-Age pour prendre conscience de la fugacité de la vie terrestre. Comme le souligne l’écrivain Boualem Sansal dans le catalogue consacré à l’exposition « Etre en vie n’est pas vivre, c’est de temps à autre se souvenir qu’on est sur le chemin de la mort…On se consume dans la ronde insignifiante et brutale des jours. Et un soir de brume glacée tout s’arrête dans un abominable silence. »
Sur ces toiles, les cadavres ont tous le visage tourné vers le ciel dans un douloureux rictus. La mort a pris le dessus malgré la lutte désespérée pour survivre. L’âme est partie et ces yeux exorbités la contemplent dans un silence étourdissant, oppressant. Tout est si fragile et tout sera poussière.
La série se nomme « nous ne sommes pas les derniers ». Elle se fait l’écho d’un présent inquiétant. La barbarie, la négation de l’homme, le refus de tout humanisme enflamment aujourd’hui le Moyen-Orient. Les œuvres de Music sont d’une criante modernité, un témoignage sur notre capacité à détruire.

Zoran Music Nous ne sommes pas les derniers, 1974.

Zoran Music
Nous ne sommes pas les derniers, 1974.

Plus pacifiques sont ses portraits. Autoportraits, représentation de son épouse, d’ermites, ces tableaux témoignent de la fragilité de l’âge et du crépuscule de la vie. Ils annoncent eux aussi la mort future. Mais on y trouve une sérénité, une impression d’attente calme et résignée, de dialogue avec un futur qu’on ne connait pas. Les silhouettes sont esquissées, les visages flous comme si la frontière entre la vie et la mort n’existait plus. Les modèles sont toujours de ce monde mais ils contemplent les portes grandes ouvertes d’un ailleurs possible. Ils attendent et à les regarder, nous éprouvons pour eux une profonde empathie car un jour nous serons dans la même position.

Zoran Music Il Viandante, 1994.

Zoran Music
Il Viandante, 1994.

Dans cette foire passionnante et bruyante du monde qui arpente les allées, le stand de la galerie Applicat-Prazan nous transporte dans une autre dimension : celle de l’implacable et inexorable histoire de l’humanité. Nous en ressortons touchés, émus mais aussi confiants car en confrontant ces deux séries de Zoran Music, on semble avoir compris son message. Il faut, malgré tout, avoir confiance en l’être humain.

Zoran Music Zurückblickender, 1996.

Zoran Music
Zurückblickender, 1996.

Fiac 2016 , Grand Palais, du 20 au 23 octobre 2016.
L’exposition Zoran Music reprend à la galerie Applicat-Prazan du 2 novembre au 17 décembre 2016 (16 rue de Seine, 75006 Paris et 14 avenue Matignon, 75 008 Paris).
Prix des œuvres présentées : entre 80 000 et 350 000 euros (plus de 700 000 euros pour un diptyque).

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1 commentaire

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Tadeus Koralewski

Exceptionnel … !!!


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Robin Massonnaud

Robin Massonnaud, alias Robin des Arts surveille le marché et traque les prix dans les salles de ventes, les salons, les brocantes, pour le plus grand bonheur des chineurs ?

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